“Big love” - Morceaux choisis - Episode 5

 

Trek pour Lawudo (Solu Khumbu) - 1969

 

Zopa Rinpoché retournait chez lui pour la première fois depuis son départ enfant au Tibet. Ils étaient une dizaine à s’envoler pour Luckla, (l’aéroport le plus périlleux qui soit, surtout avec un pilote qui y fera son premier atterrissage !). S’ensuivirent deux jours de trek jusqu’à Namché Bazar, la capitale sherpa, à 3440 mètres d’altitude. Des cinéastes français : Georges Luneau et Cécile Roulet se trouvaient alors à Namché. Judy raconte : 

Chip et les Lamas« J’étais fatiguée, grognon et il me fallait rassembler mon énergie pour être en mesure d’atteindre l’auberge où nous devions passer la nuit. Je m’étais refroidie et malgré ma doudoune, je grelottais. Lama Yéshé vint s’asseoir à côté de nous pour admirer la vue. Il prit mes mains dans les siennes pour les réchauffer. Sortie soudain de cet apitoiement sur mon sort, je réalisai ce qui était en train de se passer. J’étais là, glacée malgré mes nombreuses couches de vêtements tandis que Lama, avec sa chemise sans manches et ses robes légères, chaud comme un toast, prenait soin de moi. Je lui demandai : « Comment pouvez-vous faire ça ? Comment pouvez-vous avoir chaud quand moi, je suis frigorifiée avec ma doudoune ? » Il dit : « Oh c’est facile, tu sais. Au Tibet, nous avons étudié cette méditation pour nous garder bien chauds. C’est indispensable par temps froid. » J’avais souffert du froid toute ma vie, aussi étais-je très désireuse de l’apprendre. Des années plus tard, je compris que Lama faisait allusion à toumo, la méditation sur le feu intérieur, qu’il finira par nous enseigner.

Ce qui arriva ensuite est vraiment difficile à croire, mais il en fut pourtant ainsi. Lama avait une gourde de thé froid. Il me demanda si je voulais quelque chose à boire, je dis : « Oui, mais pas du thé. » J’en étais écœurée. « Que veux-tu alors, ma chérie ? » Je répondis : « Du Coca-cola. » Il n’y avait pas le moindre Coca-cola au Népal à cette époque et je doute même que Lama savait de quoi je parlais. Cependant il versa un liquide de sa gourde dans un gobelet qu’il tendit à Max. Et Max de s’écrier : « Regarde Judy, c’est du Coca ! » Je regardai, c’était pétillant, les bulles se mouvaient le long des parois du gobelet. J’y goûtai… C’était bien du Coca-cola. Là sur cette montagne, je réalisai à quel point Lama Yéshé était totalement puissant et stupéfiant. Nous nous sommes tous mis à rire et rire, j’oubliai tout de mon épuisement et de ma mauvaise humeur.

(…) Ce fut un tournant pour Max et moi. Max décida qu’elle voulait donner une nouvelle direction à sa vie. Quant à moi, pour qui la philosophie orientale n’avait été jusqu’alors qu’un passe-temps intellectuel, je sentais désormais que mon cœur s’était ouvert à un niveau plus profond. 

(…) Quand Chip [mon mari] redescendit de Lawudo [et nous rejoignit à Namché où j’étais restée avec Max], il rapporta un mot des Lamas disant qu’ils allaient y rester un moment en retraite. Ils demandaient aussi si Max et moi-même pouvions travailler à établir une école pour les enfants de Lawudo. Finalement, on en vint à comprendre que le précédent « Lama de Lawudo » avait promis d’établir cette école pour les sherpas lors de sa prochaine réincarnation, car il était trop vieux au moment où les villageois avaient imploré son aide. Maintenant que Lama Zopa était de retour, il comptait remplir sa promesse. Franchement, c’était la première fois que j’entendais parler de promesses faites dans des corps précédents. Cependant mon esprit sceptique s’était détendu et envisageait des possibilités impossibles à accepter précédemment. Après avoir vu le changement du thé en Coca, tout était possible ! »

Une importante statue

Un jour, Max dit à Judy avoir acheté une statue magnifique mais très coûteuse. Elle était à court d’argent à l’époque mais n’avait pu résister. Voulant savoir à quoi s’en tenir, elle avait invité les lamas à venir chez elle un dimanche pour l’examiner. Ils arrivèrent en milieu de matinée.

Judy Weitzner : « Ils dirent que la statue avait un bel aspect mais que, pour en avoir le cœur net, ils se devaient de faire une poudja spéciale pour l’ouvrir et voir de quoi elle était remplie : mantras, pierres précieuses, etc. Nous ne savions même pas ce qu’était une poudja. J’avais juste appris que les Tibétains n’appréciaient pas que nous utilisions les bols d’offrande pour boire du vin. Les objets anciens tibétains n’étaient que des objets de décoration pour nous.

Lama Yéshé annonça qu’ils avaient besoin de tout un matériel spécial pour la poudja mais en fouillant l’appartement, ils finirent par trouver tout ce dont ils avaient besoin, planqués dans les cheminées, utilisés comme cendriers ou autres. C‘est avec beaucoup d’habileté et de gentillesse que les lamas nous poussèrent à prendre soin et respecter les objets sacrés rituels. Ils descendirent dans la chambre de Max (…) pour procéder à la poudja.

Tandis qu’ils faisaient leurs affaires, on commença à organiser une petite fête. Avec Chip, nous avions le dernier disque des Beatles et nous l’amenions avec nous partout où il y avait un phonographe parce que nous n’en avions pas. Nous l’avons donc passé, avons dansé et pris du bon temps. (…) Nous avons vite oublié les lamas à l’étage en dessous. 

Mais au fur et à mesure que l’après-midi passait, je commençai à me sentir nauséeuse et mal à l’aise. Bien que ce fut une chaude journée, je me mis à grelotter et avoir la chair de poule. (…) Zina aussi se sentait bizarre. Max, Chip, Jacqueline et toutes les personnes présentes dirent qu’eux aussi avaient des sensations étranges. Soudainement, chacun s’interrogea : « Que se passe-t-il donc ici ? » Dans la pièce devenue silencieuse, je devins consciente du son des cloches et du tap-tap-tap des damarous venant de la chambre du dessous. Une énergie palpable en émanait. Nous la ressentions tous. À l’époque, nous l’aurions probablement qualifiée d’expérience psychédélique mais c’était par-delà tout ce que j’avais pu vivre jusque-là. Un scintillement envahit toute la pièce et pénétra directement nos corps.

Nous sommes tous descendus, les lamas avaient juste terminé de recharger la statue après avoir ôté puis remis tous les trucs qu’il y avait à l’intérieur. La poudja était terminée. La statue siégeait sur l’autel de fortune, avec Lama Yéshé et Zopa Rinpoché qui lui faisaient face. Ils semblaient tous deux très joyeux.

Les lamas nous dirent qu’il s’agissait d’une très, très vieille statue qui contenait des reliques du Bouddha antérieur à Shakyamouni et qu’elle était d’une valeur inestimable. Bien sûr, Max en était très heureuse. On s’assit en demi-cercle et il parût évident que toute cette énergie frémissante venait de la statue elle-même.  La structure de ma réalité se trouvait bien rapidement mise à l’épreuve. Car je ne croyais pas que les objets puissent avoir du pouvoir et pensais que tout pouvoir venait de notre esprit. Mais nous étions tous là à savourer cette lumière-énergie scintillante. Je ressentais un immense amour pour tout le monde dans la pièce. Cette statue, qui avait été vénérée pendant des siècles, était devenue une réserve d’énergie spirituelle que nous pouvions tous ressentir.

Chacun commença à exprimer comment il voulait vivre sa vie à partir de ce jour. Zina commença à parler de trouver un lieu où artistes, musiciens, poètes, écrivains pourraient venir travailler et apprendre à méditer avec les lamas. Dans un élan de profonde honnêteté, elle dit avoir créé des tas de karmas négatifs dans sa vie et sentir qu’elle devait travailler dur pour changer au mieux les choses. Ce lieu serait sa contribution. C’était une idée inspirante et nous partagions tous notre vision de ce que pareil centre devait être. Lama Zopa écouta chacun puis s’exclama avec grand enthousiasme : « Et tout va être parfait. » Ce fut ce jour-là que l’idée de ce que deviendrait Kopan est vraiment née. »